Par Salomon Kankili
Jeudi dernier 10 Mars 2011, les élèves du second cycle des lycées et collèges de Garoua ont été contraints à interrompre les cours plutôt que d’habitude, sur recommandation du délégué régional du Minesec pour le Nord. Le communiqué de Djiafarou a fait le tour des établissements publics, sommant les enseignants à arrêter les cours en mi-journée. « Aucun des élèves ne devait être absent selon lui sous peine de sanction. On n’avait pas le choix, nous avons libéré tous les élèves du second cycle pour qu’ ils aillent se mettre en civil et prendre part à la marche de soutien au chef de l’Etat », plaint un enseignant en service à Garoua.
Interrogés, la plupart des élèves jetés dans la rue (sous la forte canicule) ont avoué avoir été forcés. « Je n’ai pas fui la marche parce que j’avais peur qu’on me punisse. Notre surveillant a dit qu’on serait exclus en cas d’absence avérée », a déclaré un élève de 1ère A4 Esp.
Aux dires d’un syndicaliste des transporteurs motos, « le président du Conseil national de la jeunesse nous a rencontrés pour que les moto-taximen s’impliquent dans cette marche, mais nous avons refusé parce qu’il n’est pas crédible. On sait qu’il est contesté au sein de son bureau et même s’il fallait que nous marchions, nous le ferions entre nous et non sous le couvert des autres ». Comme à Maroua et Ngaoundéré, Abdoulaye Abdoul Razack a misé sur les lycéens. Le président contesté du Cnj s’est dit déterminé à «barrer la route aux fauteurs de trouble, pour dire oui nous sommes avec les institutions républicaines, nous sommes avec le gouvernement de la République du Cameroun, nous sommes avec le président de la république du Cameroun pour pouvoir enfin chercher les voies et moyens pour essayer d’améliorer nos conditions de vie. Nous disons : tous ceux qui veulent ce pays, qu’ils viennent, qu’on s’asseye à travers le thème de la journée internationale des jeunes qui est « dialogue et compréhension mutuelle ».
Malgré l’improvisation et quelques manquements dans la forme, la marche à travers les artères de la ville de Garoua s’est déroulé sans incident.
INTERVIEW
Dr Nna Mathurin, politologue, enseignant d’universités et chef de département de droit public à la faculté de sciences juridiques et politiques de l’Université de Ngaoundéré
Propos recueillis par A. Ebel Olinga
«L’effet de marche pourrait être plutôt être un effet trompeur du côté de la grande masse parce qu’’il ya un effet de contagion qui est recherché, on veut justement montrer à ceux qui ne soutiennent pas aujourd’hui qu’ils sont plutôt des marginaux… ceux qui résistent devraient suivre la majorité …»
Le Septentrion Infos : Le temps est en faveur des motions de soutien et des marches pour soutenir le président Paul Biya ; quelle lecture le politologue que vous êtes peut- il faire de cette actualité ?
Dr Nna : Je pourrais faire une lecture en deux temps de cette marche de soutien, le premier temps serait en faveur du pouvoir pour dire que tout système, tout régime politique a besoin de recevoir le feedback des actions qu’il pose, et que dans ce sens ces marches pourraient constituer un moyen d’information du pouvoir, pour savoir ce que la population ressent des actions qui sont prises ces derniers temps. Mais sous un autre angle c’est la qualité des personnes qui organisent la marche qui pourrait faire problème parce qu’il n’est pas toujours démontré que ces marches sont un mouvement populaire libre qui met les gens en route pour applaudir le régime, il semble que c’est des personnes qui manipulent, certains groupes sociaux, un peu fragile pour produire les coups taillés à leur mesure.
Lsi : C’est dire que pour celui qui reçoit la motion de soutien, le temps est pour lui de dormir sur ses lauriers par ce que tout semble être bien apprécié dans son environnement ou alors c’est le moment de se décupler ?
Dr Nna : Il ne faut pas oublier que nous sommes à une année électorale, quand vous dites merci, c’est une autre manière de tendre les bras pour dire au chef de l’Etat qu’il faut aller de l’avant nous sommes derrière vous c’est le message que ceux qui organisent la marche logiquement voudraient passer; faire croire que le peuple est avec lui justement, qu’il peut continuer, qu’il peut être candidat et qu’ il passera sans problèmes voici le premier sens ; l’autre sens pourrait être également que si c’est visé à le tromper, je pourrais dire que ce n’est pas acquis par ce que le chef de l’Etat en tant que prince n’a pas une source unique d’information, il y a les marches de soutien, il ya d’autres organes de renseignements qui pourraient dire ce que pensent exactement le peuple, les marches à elles seules ne suffisent pas. L’effet de marche pourrait être plutôt être un effet trompeur du côté de la grande masse parce qu’’il ya un effet de contagion qui est recherché; on veut justement montrer à ceux qui ne soutiennent pas aujourd’hui qu’ils sont plutôt des marginaux, si tout l’ensemble de la population est en faveur du chef de l’Etat, alors on voudrait produire un effet de contagion pour dire que ceux résistent devrait suivre la majorité.
Lsi : Mais il est quand même admis qu’on ne soutient que ce qui peut tomber…
Dr Nna : Naturellement c’est aussi un moyen de témoigner une certaine fébrilité on ne soutient un système que lorsqu’il se sent menacé, on ne soutient pas un arbre ou un bananier qui est debout, c’est quand il a produit, et qu’il est en train de tomber qu’on le soutien, il ya une fébrilité qui est démontrée à travers cette marche. Ca voudrait simplement dire que le pouvoir est un peu dans une incertitude; faut- il se représenter ou pas ? Est- ce qu’on est apprécié ou pas ?
Lsi : Entre autres raisons fortes avancées dans les motions de soutien, la totale adhésion à la politique du « prince ». Et l’assurance de la non – adhésion aux incitations à la révolution. Qu’en est- il exactement de la mentalité camerounaise dont on dit toujours apeurée pour toute revendication, est ce que vous pensez que le camerounais est préparé à une révolution telle que nous la vivons du côté de l’Afrique du nord ?
Dr Nna : C‘est vrai qu’il y a une certaine opinion récurrente qui dit que l’homme camerounais est attaché à la sécurité qu’il se contente du minimum naturel. Mais d’autres occasions ont démontré le contraire; dans les années 90 on n’a pas prié les gens pour qu’ils descendent dans la rue, les événements de février 2008 on n’a pas prié les gens pour qu’ils descendent dans la rue. Donc on ne peut pas faire de la prophétie des réactions du peuple. Les mouvements populaires on les déclenche et on ne sait pas là ou ça arrive c’est un peu ça; le Cameroun ne vit pas en vase clos les événements qui se passent ailleurs nous influencent qu’on le veuille ou pas.

