« Ce sont les hommes qui suivent beaucoup plus la radio communautaire des femmes de la Bénoué »

Amina Saleh, chef de station de la Radio communautaire des femmes de la Bénoué

Première femme à la tête d’une radio communautaire dans la région du Nord et même dans le Grand-Nord et ce depuis 10 ans, Amina Saleh, 53 ans, mariée et mère d’un enfant, originaire du département du Logone-et-Chari, région de l’Extrême-Nord, ne boude pas le plaisir qu’elle éprouve d’être la première femme de cette envergure mais s’inquiète de l’avenir de cet outil dont elle vante les mérites pour les changements de comportement de l’homme du Grand-Nord vis-à-vis de la femme en général et celle au foyer en particulier. Cette femme au regard sympathique teinté d’esprit de générosité, retrace la genèse de son parcours dans les arcanes de cet outil de communication et pose les problèmes que connait la Radio communautaire des femmes de la Bénoué.

Comment êtes-vous arrivée à la radio communautaire ?

Il faut dire que c’est avec l’aide de Dieu en plus de mes études secondaires après le divorce avec mon premier mari, j’avais obtenu une place au sein des Affaires sociales mais, je continuais à me former. Finalement je serai intégrée. Je serai ensuite envoyée à l’Institut panafricain pour le développement de Douala pour aller encadrer le monde rural sur le plan animation rurale. Quand j’avais fini cet encadrement, j’étais revenue à Garoua toujours sous la bannière des Affaires sociales et de la Condition féminine en 1986. La même année, le Canada avait lancé une bourse de formation en radios communautaires. Par une série de questions à laquelle j’avais répondu, j’ai été retenue pour le compte du Cameroun sur les 15 pays africains et Madagascar qui étaient concernés. Il faut dire que le niveau n’intervenait pas dans le choix du candidat mais plutôt la fonction occupée et j’étais aux Affaires sociales à l’époque, et c’est ce que je faisais sur le terrain qui avait milité en faveur de mon choix. La radio communautaire, quelque chose que je n’avais pas entendu avant mais, j’étais obligé de me donner à fond au Canada lors de la formation. Celle-ci durera un an soit 6 mois de théorie et 6 mois de pratique. Après ma formation, j’étais inquiète dans la mesure où la radio communautaire n’était pas encore connue au Cameroun. Lors de notre formation, nous avions posé cette question à nos formateurs. Ils nous avaient dit qu’ils disposaient des émetteurs portatifs et nous suggéraient d’adresser des demandes auprès du gouvernement canadien pour obtenir ceux-ci afin de travailler avec sur le terrain. Dès mon retour au pays et une fois remariée, j’avais démissionné des Affaires sociales en 1992. En fait, je n’avais plus envie de travailler à la fonction publique, je voulais faire autre chose. Par ailleurs, j’avais suivi mon mari à Douala. Nous avions autre chose en tête en dehors de la fonction publique. J’avais passé 10 ans sans appliquer ce que je suis allée apprendre au Canada.

Comment est née l’idée de la création de la radio communautaire des femmes de la Bénoué ?

L’idée est du lamido de Garoua, Alim Hayatou. C’est lui le père fondateur de cette radio mais, elle aura pour présidente du comité de gestion Mme Youssouf Adjidja, actuelle ministre de l’Education de base et ce jusqu’aujourd’hui. C’est ce beau monde et bien d’autres personnes qui mettent place cette radio notamment en rédigeant les statuts et en obtenant la licence. Sachant que j’avais une formation en radio communautaire, je serais donc appelée par eux. Il faut dire que les 10 ans passés au quartier sans pratiquer ce que je suis allée apprendre au Canada, ne me faciliteront pas les choses. Nous serons donc soumis à un recyclage de 3 mois. Cette formation réveillera ce qui était déjà endormi en moi. C’est précisément le 24 mai 2002 qu’à lieu, le lancement des programmes de la radio communautaire des femmes de la Bénoué. Sa ligne éditoriale est la promotion de la femme du Nord. Au départ, l’on avait besoin que des femmes dans cette radio mais à cause de leur désamour prouvé, le comité était obligé de faire appel aux hommes.

Avez-vous le sentiment que votre message passe auprès des femmes ?

Nombreuses sont celles qui aujourd’hui dénoncent des exactions commises par certains de leurs maris dans les foyers. Je suis fière d’avoir osé parler des problèmes des femmes, mais pas heureuse. Au départ, je ne croyais pas que cela soit possible dans la mesure où, nommé radio communautaire des femmes de la Bénoué et qu’il fallait faire des émissions qui parlent des problèmes de femmes vu l’hostilité des hommes. Il y a eu beaucoup de progrès dans l’envie des femmes à parler de leurs problèmes. Encore une fois, le message que nous diffusons passe. Nous recevons de nombreux courriers des auditeurs nous félicitant du travail effectué ou abattu. Ceux qui au départ, nous traitaient de femmes qui incitent leurs épouses à la révolte dans les foyers, ont changé d’avis. J’avoue qu’au départ, j’avais été accusée de tous les maux parce que selon les hommes, je donnais des mauvais conseils à leurs femmes. Tous ceux-là tout au moins la plupart, me félicitent aujourd’hui des changements qu’il y a eu dans leurs foyers après la levée de certains tabous. Toutefois et c’est ce qui est curieux, ce sont les hommes qui suivent beaucoup la Fm Benoué et participent aux émissions interactives. C’est curieux malgré que la radio soit destinée aux femmes. Je crois savoir à mon humble avis qu’il s’agit d’un simple contrôle des époux car dans notre région, ils veulent tout contrôler. Mais, à côté de tout ceci, nombreuses sont aujourd’hui des femmes qui participent déjà aux émissions interactives. Ce qui était très difficile avant. Parfois, elles se rapprochent du siège de la radio pour poser leurs problèmes. Certaines appellent et se présentent nommément pour parler de la vie de leurs ménages. Nous sommes grandement surpris. Certaines femmes sont venues une fois participer au débat en direct sur des sujets concernant la femme, notamment comment entretenir son foyer, ses enfants, comment plaire à son mari, les droits des femmes au foyer etc. D’autres à l’instar des hommes participent aux émissions interactives. Aujourd’hui, plusieurs femmes sont regroupées en associations grâce à nos conseils. Depuis la mise en place de cette radio, je crois que la femme du Nord a changé en bien. La radio est de plus en plus écoutée et parfois nous recevons plus de 40 coups de fil lors des émissions interactives. Je serai heureuse lorsque je verrai les femmes prendre elles-mêmes en main le destin de cette radio.

Avez-vous eu un problème particulier du fait de votre statut de femme depuis que vous dirigez cette radio ?

Je n’ai jamais eu de problème particulier du fait de ma nature de femme depuis que je suis à la tête de la Fm Bénoué. J’ai reçu à plusieurs reprises, des félicitations et beaucoup de privilèges au plan national notamment au niveau de la région comme au plan international. A titre d’exemple, j’ai effectué plusieurs voyages à l’étranger grâce à cette radio, le festival des ondes de libertés au Mali en 2011 où j’étais la seule camerounaise représentée. J’ai d’ailleurs eu à faire une communication sur la femme du Grand-Nord notamment sur les problèmes qu’elle rencontre au quotidien, sa participation au développement du Cameroun.

Avez-vous le sentiment que la femme du Nord participe actuellement au développement de sa région grâce à l’outil dont vous disposez?

Pas uniquement celle de la région du Nord mais également celle de tout le Grand-Nord. Je peux aujourd’hui affirmer sans risque de me tromper que la femme du Grand-Nord participe activement au développement de sa région. Elle était presqu’en retrait avant surtout celle de la région du Nord. Je sens que les choses ont changé à travers les activités qu’elle mène et dont nous véhiculons les messages au niveau de la radio. Oui, je peux le dire et notre radio comme d’autres dans la région y ont beaucoup contribué. Les nombreuses demandes de couverture de leurs activités prouvent que les choses bougent positivement de ce côté.

Regrettez-vous d’avoir choisi la radio communautaire ?

Pas du tout. Bien au contraire car la radio communautaire m’a fait découvrir beaucoup de choses ; qui sans elle, je n’allais pas les connaitre. Elle m’a permis d’échanger avec les autres, de comprendre l’autre dans sa sphère culturelle. Diriger pour moi n’est pas le plus important. Le plus important pour moi, c’est d’être en contact avec les auditeurs, les populations. Diriger se résume au niveau de la préparation de la relève et la gestion des biens mis à notre disposition mais c’est le contact permanent avec les gens qui est important à mes yeux. Quand aujourd’hui, les auditeurs, les animateurs parviennent à dire des poèmes en fulfulde cela ne peut que m’enchanter. On sait qu’aujourd’hui que les jeunes ne peuvent pas dire 5 mots en fulfulde sans y mettre un mot de français et réussir à faire une émission entière sans entendre le mot français, me comble de joie. Il faut aussi le dire, l’une des missions de la radio communautaire, est la promotion des langues locales.

Est-ce que l’Etat vous vient en aide et quel est l’apport des organisations internationales ?

L’Etat nous subventionne de temps en temps – plus d’un million de Fcfa par an – mais, nous tendons encore la main vu l’ampleur du travail que nous abattons et qui nécessite de gros moyens. Nous savons que l’Etat reconnait que la radio communautaire est une machine de développement. Nous avons des statuts par rapport à nos missions et non par rapport à l’Etat. Pour ce qui est des organisations internationales, l’Unesco est notre interlocuteur attitré. Il nous aide sur le plan de la formation notamment le renforcement des capacités de nos membres et également sur le plan de la logistique. Plan Cameroon passe par d’autres structures pour communiquer. Nous souhaitons que Plan Cameroon passe directement en sponsorisant des émissions et en achetant des espaces. Nous attendons beaucoup de l’Etat afin de revoir à la hausse notre subvention qui est actuellement chiffrée à plus d’un million de Fcfa. Nous attendons beaucoup de l’Etat parce que nous faisons aussi beaucoup pour l’Etat : communiqués non payés, des couvertures médiatiques, des espaces que nous offrons. Cette radio est un « enfant » que j’ai vu naître et que je voudrais voir grandir, produire de gros fruits pour la consommation de tous. J’interpelle ici tout le monde  pour la survie de cette radio : le comité de gestion, les élites intérieures et extérieures, les communes, la communauté urbaine, l’Etat pour qui d’énormes services sont rendus. Je serais heureuse si je remarque l’engagement et la participation de tous pour la survie de la radio communautaire des femmes de la Bénoué car j’ai peur qu’elle arrête un jour d’émettre. L’émetteur et la console encore en service sont presqu’obsolètes. La Fm Bénoué est une radio pilote qui a besoin de vie.

Avez-vous des partenariats et que faites-vous pour que cette radio survive ?

Nous avons quelques-uns en ce moment, c’est ça qui nous permet actuellement de couvrir nos charges d’eau et d’électricité. Nous souhaitons nouer des partenariats gagnants-gagnants avec tous les acteurs du développement local. Nous avons un projet de mise en place d’un centre multimédia communautaire qui tarde encore à démarrer faute de moyens. Il nous fera entrer quelques sous et nous permettra de couvrir nos charges mensuelles d’électricité et d’eau qui s’élèvent aujourd’hui à 50 000 Fcfa et 150 voire 200 mille Fcfa en période chaude. Quelques annonceurs se présentent déjà mais, ils demeurent insuffisants pour faire quoi que ce soit. Nous souhaitons avoir un budget annuel pour nous permettre de planifier nos activités annuelles. Nous avons également des besoins en formation surtout qu’il nous faut des animateurs capables de traduire fidèlement les messages dont nos populations ont besoin. Les écoles pour ce genre de formation n’existent pas encore chez nous mais en Afrique de l’ouest. Nous explorons aussi du côté Sil Cameroon. Chacun à son niveau devrait s’impliquer pour sauver cette radio. Pourquoi ne pas prélever quelque chose au niveau des communes comme je l’avais vu au Benin ? Nous faisons toujours ces suggestions lors de la rédaction de nos rapports annuels d’activités et nous n’avons encore reçu aucune réponse positive.

Combien d’animateurs avez-vous dans votre radio et dans quelles langues diffusez-vous ?

Nous avons une équipe de 10 animateurs dont deux femmes seulement étant donné que nous faisons dans du volontariat. Nos animateurs n’ont pas de salaires mais perçoivent de temps en temps des per diem octroyés par le comité de gestion que dirige Mme Youssouf Hadjija Alim, actuelle ministre de l’Education de base. Nos animateurs bénéficient également des petits avantages à l’exemple des séminaires de renforcement de capacité. Etant donné qu’il faut assurer la relève au sein de cette radio, je ne saurais participer  à tous les séminaires. J’ai été formé gratis, pourquoi pas mes animateurs ? Nous diffusons en 6 langues : 50% en fulfulde, 20% en français, 19% en haoussa, 5% en Fali, 5% en Arabe Choa et 1 % en anglais. Nous diffusons dans le système de la mi-temps 8-12h dans la matinée et de 16-21 heures dans la soirée.

Propos recueillies par Telesphore Mbondo Awono

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