Excision : Le phénomène gagne l’Extrême-Nord

Les mutilations génitales féminines autrefois pratiquées par les Arabes Choa dans le Logone-et-Chari ont aujourd’hui ont aujourd’hui fait leur lit dans 3 autres département de la région.

Par Célestin Tabouli Succès

L’excision ou mutilation génitale féminine (Mgf), demeure un serpent de mer dans la région de l’Extrême-Nord. Si jadis ce rituel ancestral était pratiqué dans le département du Logone-et-Chari, réputé comme le seul département de la région de l’Extrême-nord où cette pratique a fait son lit, aujourd’hui il n’en demeure pas moins que le phénomène a pris du galon en rattrapant d’autres départements. Le Mayo-Sava, le Mayo-Danay et le Diamaré autrefois indemnes, sont aujourd’hui de véritables foyers propices à la pratique de l’excision. Des études ont d’ailleurs confirmé son existence depuis 1987. Malgré des efforts nourris par les autorités pour tordre le cou à cette pratique honteuse ou tradition rétrograde, l’excision a fini par élargir son réseau bien que se pratiquant encore à l’ombre. Héritée de l’éducation patriarcale, cette pratique caractériserait par ailleurs l’affirmation du pouvoir masculin, le désir de domination et de contrôle de la femme par l’homme ; elle est souvent perçue dans certaines cultures comme un rite de passage de l’enfance à l’adolescence (7-11 ans). Lequel passage perpétue la coutume de l’ablation du clitoris, des petites ou des grandes lèvres, ou de l’ensemble de l’appareil génital. Les Arabes Choa sont jusqu’ici la seule ethnie qui pratique l’excision dans la région de l’Extrême-Nord. L’opération qui se faisait à une certaine époque en lieu public se fait aujourd’hui dans des domiciles et à l’aide d’une lame de rasoir ou d’un couteau, matériel principal. « L’excision a aujourd’hui rattrapé 3 autres départements sur les 6 que compte la région, à savoir : le Mayo-Sava, le Mayo-Danay et le Diamaré, pour la simple raison que les pratiquants majoritairement constitués des Arabes Choa, sont des nomades qui se déplacent d’un lieu à un autre. Et quand ces derniers se déplacent, ils se déplacent avec tout leur cortège de rites ou pratiques culturelles. Voila ce qui expliquerait le fait que le phénomène d’excision ait gagné d’autres départements de la région » explique Mahamat Sale, délégué régional de la Promotion de la femme et de famille de l’Extrême-Nord. Il ajoute que les adeptes de cette pratique la justifie comme étant une pratique susceptible « d’éliminer les envies libidinales d’une épouse » au profit de l’époux.

Les conditions dans lesquelles se pratique l’excision ainsi que l’absence d’anesthésie locale en font une pratique cruelle, douloureuse et parfois mortelle. Hadjara Fanné, femme de 42 ans, habitante de Kousséri, excisée il y a 30 ans, jointe au téléphone ce 9 février, raconte sa misère « c’est à l’âge de 16 ans que j’ai été excisée. Vous ne pouvez pas imaginer la douleur que j’ai du endurer et le sang que j’ai perdu ce jour là. Imaginez que vous êtes maitrisés par six femmes âgées. On vous allonge sur une natte. Ensuite on écarte vos jambes et les femmes bloquaient les pieds pour que vous ne bougiez pas. Une autre femme vient avec une lame de rasoir et coupe », raconte cette ménagère attristée. Elle ajoute : « J’ai senti une douleur horrible que je n’oublierai jamais ». Pour Abaïcho, c’est une tradition et il faut se plier à cela. « Dans notre tradition, une femme doit être excisée pour qu’elle se marie et reste fidèle à son mari.  » En plus de l’aspect culturel, Abaïcho explique que l’Excision empêche la femme de regarder dehors parce que l’excision anéantit l’excitation chez cette dernière. Un avis que ne partage pas cette Hadjara Fanné. « Il n’y a rien de tradition. L’excision est la manifestation d’un pur égoïsme des hommes. Ils font exciser les femmes pour leur ôter le plaisir. Ils disent que, sans plaisir, les femmes n’auront pas envie de tromper leurs maris et ils nous obligent à nous y soumettre », s’offusque-t-elle. « Nous sommes traitées comme des animaux à la boucherie » poursuit-elle.

Cette pratique qui tient prisonnières au fil des années des milliers des femmes présente des conséquences néfastes regroupées en deux catégories selon le Dr Laouna Prospère, gynécologue. « Elles concernent pour la 1ere catégorie celles (conséquences) qui surviennent à l’issue de l’opération et qui laisse des séquelles relativement importantes. Il s’agit entre autres des hémorragies, l’état de choc/traumatisme du à l’extrême sensibilité des parties concernées, des infections, de la rétention urinaire… Pour la 2e catégorie, elles concernent des complications à long terme davantage relevées au niveau de la santé de reproduction et des troubles psychiques. Il s’agit entre autres des infections récurrentes des voies urinaires, des infections génitales chroniques, des chéloïdes, des troubles de menstruations, des kystes et des abcès de la vulve, les risques de transmission du Vih, les ressentiments sur la vie sexuelle et sur le psychique. Elle concerne également l’atteinte à la dignité humaine et la violation des droits fondamentaux de la personne. « 

Faut-il le rappeler, chaque année, environ 2 millions de filles à travers le monde sont excisées ou subissent des mutilations génitales (Mgf). Les Mgf sont pratiquées dans toute l’Afrique de l’Ouest avec une prévalence particulièrement élevée au Mali et en Guinée. D’où la journée internationale « Tolérance zéro » aux mutilations génitales féminines rendue cette année à sa 5e édition qui venait d’être célébrée le 6 février dernier sans tambour ni trompète.

Une pratique ancestrale…

Selon les historiens et anthropologues, l’excision remonterait à 500 ans avant Jésus-Christ. Ce rite, tel que connu aujourd’hui dans une grande partie de l’Afrique sub-saharienne, reconstituerait un passage initiatique. En effet, selon les Bambara (ethnie ouest africaine), l’enfant naît bisexuel. L’excision vise à rétablir l’ordre de sa nature – une enfant excisée devient dès lors une femme à part entière. Elle sera acceptée officiellement comme membre de la communauté et une grande fête suivra ce passage.

Le rapport de l’Unicef (1996), fait état de ce que chaque année, deux millions de jeunes filles subissent des mutilations sexuelles traditionnelles à travers le monde. Elle concernerait 150 millions de femmes. Au Cameroun, selon l’Enquête démographique de santé au Cameroun, 1,4% des cas d’excision sont enregistrés dans deux régions (Sud-Ouest et l’Extrême-Nord). Partout, des femmes se lèvent, revendiquent, protestent, contestent. Des procès d’exciseuses font la une. Des regroupements, des associations lèvent le voile sur une pratique millénaire.

L’activité nourrit son homme

Au delà de l’aspect purement culturel, la persistance de l’excision semble aussi être liée au rendement que cette pratique rapporte aux exciseuses. Il ressort que l’excision n’est pas un service gratuit. Il se paie cash. Bien qu’il n y ait pas de prix fixe pour un service d’excision rendu, il est à noter que le prix varie en fonction du statut social de la famille ou du mari. Madame Anne Chantal Handjou, inspecteur des affaires sociales, expert-genre, en service à la délégation régionale de la Promotion de la femme et de la famille ayant eu des contacts avec des exciseuses dans le cadre de ses recherches sur les mutilations au Cameroun, révèle : « En ce qui concerne la rémunération, elle varie selon la culture et la région. C’est ainsi que de la campagne à la ville, une somme allant de 500 Fcfa (en plus de dons en nature : pagne, bijou, huile…) à 10 000 Fcfa peut être apportée à la praticienne en guise de récompense pour le service rendu ». Elle ajoute, que les exciseuses qui pour la plupart disent hériter des leurs parentes avancent souvent comme raison de cette pratique son côté rémunérateur. Les exciseuses semblent avoir ont acquis un pouvoir et une manne économique qu’elles ne sont pas prêtes à laisser tomber.

Type 1 : Excision du prépuce avec ou sans excision partielle ou total du clitoris Type 2 : Excision du prépuce et du clitoris et excision partielle ou totale des grandes lèvres. Type 3 : Excision partielle ou totale des organes génitaux externes et sutures/rétrécissement de l’orifice vaginal (infibulation) Type 4 : Mgf non classées : piqûre, perforations ou incision du clitoris et/ou des grandes et des petites lèvres. Tirée de l’étude menée par Anne Chantal Handjou, inspecteur des affaires sociales, expert genre, du Fonds des nations unies pour la population qui a mené une étude sur les Mgf, nous apprenons qu’il existe quatre types de Mgf selon la classification de l’Oms. Types des Mgf

« Le gouvernement fait des efforts énormes pour enrayer le phénomène d’excision », Mahamat Sale : Délégué régionale de la Promotion de la femme et de la famille 

Y a-t-il une loi qui punit les exciseuses ?

Vous êtes sans ignorer qu’il y a une loi qui réprimande le vol mais cela n’empêche que les gens continuent de voler. Qu’est ce que je veux dire par là ? Je veux tout simplement souligner le fait que ce n’est pas un problème de loi qui pourra enrayer la pratique des Mgf. C’est un problème de culture. Et il faut aller à la racine pour sensibiliser, convaincre et éradiquer cette pratique. S’agissant des lois, je dirai qu’il y a plutôt des conventions réprimant les mutilations génitales féminines ratifiée par l’Etat du Cameroun. Nous avons : la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes, ratifiée le 23 aout 1994, la Convention internationale des droits de l’enfant ratifié par le Cameroun le 11 janvier 1993, la Déclaration universelle des droits de l’homme ratifiée par le Cameroun le 1er décembre 1993, la Plateforme de Beijing, la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, ratifiée par le Cameroun en 1984, le protocole à la charte africaine des droits de l’Homme et des peuples relatif au droit de la femme en Afrique (protocole de Maputo) signé le 28 mai 2009 par le Cameroun. Vous convenez donc avec moi qu’il y a des conventions qui condamnent cette pratique dans son ensemble et les contrevenants.

Qu’est ce que le gouvernement fait à travers votre ministère pour enrayer le phénomène d’excision au Cameroun en générale et dans la région de l’Extrême-Nord en particulier ?

Le gouvernement fait des efforts considérables afin d’arrêter cette pratique. Primo, à travers le ministère de la Promotion de la femme et de la famille, le gouvernement a mis sur pied un réseau des anciennes exciseuses dans le Logone-et-Chari. Il forme les anciennes exciseuses et les appuie en matière agricole. C’est ainsi que des tracteurs, des motopompes, arrosoirs, des financements sont accordés gracieusement aux réseaux en vue de leur reconversions dans d’autres activités à but lucratifs. Secundo, le gouvernement a mis sur pied 14 comités locaux de lutte contre les Mgf, dans 14 localités du Logone-et-Chari. 12 dans le Mayo-Sava. Jusqu’ici, sept foyers de pratique des Mgf identifiés dont 4 dans le Mayo-Danay et 1 dans le Diamaré. 2 comités de lutte contre le Mgf dans le Mayo-Danay à Maga et Pouss. Ces comités s’occupent de la prise en charge psychosociale des victimes de l’excision.

Est-ce que les résultats sont satisfaisants ?

Vous savez, il y a pas longtemps l’excision se faisait à ciel ouvert dans le Logone-et-Chari. Mais depuis la mise sur pied des comités de lutte, cette pratique ne se fait plus au vu et au su de tout le monde. Alors qu’auparavant on organisait des cérémonies officielles pour cette pratique. Aujourd’hui même si elle se fait encore, elle se fait de manière très discrète dans un circuit très fermé.

Quelles sont les activités que vous organisez pour commémorer la journée internationale « Tolérance zéro » aux Mgf ?

Je voudrais d’abord souligner à titre de rappel que la journée internationale Tolérance zéro (6 février 2003) fait suite aux travaux de la conférence internationale organisée par le Comité inter africain (Ci-Af) du 4 au 6 février 2003 à Addis Abeba, à laquelle ont pris part les ministres, les parlementaires, les représentants de l’Union africaine (Ua), de la communauté des Etats d’Afrique et certaines agences du système des Nations unies (Nu) et des épouses des chefs d’Etats Africains. Pour revenir à votre question, je dirai que les activités afférentes à cette journée déjà rendue à sa 5e édition cette année sont entre autres la sensibilisation à l’endroit des populations sur les conséquences des Mgf pour leur éradication effective, des débats et causeries éducatives.

Entretient mené par Célestin Tabouli Succès

 

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