« Le choléra n’aura pas la même ampleur », Dr Fadibo Pierre, enseignant à l’université de Ngaoundéré.

Interview

Fadibo Pierre, ancien étudiantVous êtes spécialiste de l’Histoire des maladies. Les pouvoirs publics multiplient des stratégies pour contrer le choléra dans le Nord et l’Extrême-Nord depuis quelques semaines. Dites-nous, y a-t-il urgence ?

Oui ! Il y a urgence dans la mesure où pour mieux lutter contre des maladies épidémiques comme le choléra, il faut des mesures préventives adéquates. En effet, l’action des pouvoirs publics se situent dans cette logique qui voudrait que tous les dispositifs soient mis en place pour non seulement sensibiliser les populations avant la période de déclenchement de cette maladie. Et comme chaque année, le choléra a surpris et les pouvoirs publics et les populations sans défense, l’Etat a pris les taureaux par les cornes cette année. Si les kits et la radio placée dans la majorité des aires de santé sont vraiment utilisés à bon escient, le choléra n’aura pas la même ampleur qu’il a souvent eue.

Est-ce que les dernières inondations des mois d’août, septembre 2012 pourraient avoir des effets sur cette épidémie cette année?

Oui et non. Oui dans la mesure où les inondations ont dévasté les cultures vivrières et malgré l’appui de l’Etat et des partenaires de développement, il peut y avoir une crise alimentaire. Il faut relever que celle-ci a une conséquence sur la résistance de l’organisme humaine contre les agressions microbiennes. Ce qui favoriserait l’éclosion du choléra. Non parce que ces inondations ont attiré l’attention de tout le monde qui a déployé des moyens de prise en charge.

Pourquoi ces régions sont de « nature » exposées au choléra ?

En fait, il faut savoir que le choléra est une maladie des tropiques et par conséquent il sévit dans les milieux tropicaux humides. Et on le considérait comme une « maladie des zones humides » comme les vallées alluviales du Gange et du Brahmapoutre en Asie orientale. Mais à partir de la 7ème pandémie, il a atteint tous les continents. Et c’est en 1970 que l’hinterland africain a été touché en provenance de Conakry qui est une région côtière où les populations vivent en circuit fermé avec l’eau. Et pour être bref, c’est que le vibrion cholérique s’est adapté aux zones sahéliennes en raison de la rareté d’eau et d’autres facteurs humains favorables à son éclosion. En effet, la saison sèche est longue et l’eau devient très rare. Or les populations défèquent dans la nature et les débris sont fatalement transportés par les eaux des premières pluies dans les rivières et les mares. Les populations s’emparent de ces eaux souillées souvent des matières fécales infestées pour les travaux de construction des cases soit des travaux ménagers. Ce qui déclenche la maladie et comme les populations sont mobiles pour des activités culturelles, le choléra les suit dans leurs voyages et se propage dans tous les villages. Il ne disparaît que lorsque les pluies ont dilué et évacué tous les débris morbides.

Vous avez des publications sur le choléra dans ces régions, preuve que vous connaissez le terrain. Est-ce que les efforts consentis par les pouvoirs publics pour enrayer le mal sont suffisants ?

Hummmm, je ne dirai pas que je connais très bien le terrain mais bon je peux dire quelque chose sur le sujet. Peut-être qu’avec l’appui répété des partenaires de développement et des organismes internationaux en matière de santé et surtout une action synergique avec les pays voisins comme ceux de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) ou de l’Organisation de coordination pour la lutte contre les endémies en Afrique centrale (Oceac), c’est possible d’éradiquer le choléra, puisque la variole l’a été depuis 1980. Mais les efforts des pouvoirs publics sont à féliciter. Ils pourront aider à diminuer l’ampleur du choléra sans l’éradiquer car beaucoup de facteurs concourent à son maintien. Il s’agit surtout du comportement de certains agents sanitaires véreux qui rament souvent à contre-courant. Il y a aussi la réticence des populations et certains comportements à risque qui compromettent l’action des pouvoirs publics. Enfin, il y a la pauvreté ambiante et l’ignorance de ces populations sans oublier la porosité des frontières et le manque de synergie entre les pays africains et surtout ceux de la Cema qui rendent vains les efforts des pouvoirs publics. La maîtrise de tous ces problèmes à la fois naturels et humains pourrait favoriser l’éradication du choléra en Afrique centrale et à l’Extrême-Nord en particulier.

Parlez-nous un peu de la pénétration du choléra au Cameroun et précisément dans le Septentrion ?

En réalité, le choléra a touché le Cameroun pour la première fois en février 1971 par la ville de Douala. La maladie fait un détour au Nord du Nigéria où elle fait rage dans les villes frontalières du Nord-Cameroun sous forme endémique. Au Nord-Cameroun, Goulfey est la première ville où le choléra fuse en y créant son principal foyer. C’est à la faveur de la cérémonie de circoncision du fils du Sultan et de 110 autres enfants que cette petite ville de 3500 habitants est atteinte le 07 mai 1971. Des milliers d’individus viennent des régions voisines s’entasser dans la ville dès le 02 mai. Parmi les visiteurs, beaucoup viennent du Nigeria et surtout de la région de Kano où le choléra sévissait depuis quelques mois. L’arrivée massive des visiteurs originaires des foyers nigérians constitue une condition propice au déclenchement de l’épidémie.

Celle-ci s’annonce par le décès d’un homme dans la soirée du 07 mai. Le lendemain, les choses se précisent avec la mort de quatre adultes et huit cas suspects présentant une diarrhée avec vomissements. Les autorités administratives et médicales prennent les mesures prophylactiques dès l’après-midi du 08 mai consistant en l’isolement des malades, l’éviction des étrangers, le traitement des puits par l’orthoclorine et la vaccination. Ayant débuté le 07 mai à Goulfey, l’épidémie prend fin le 11 dans les localités environnantes et le 17 dans le Serbeouel.

Vous êtes historien. Qu’est-ce qui vous amène dans le domaine des maladies, on croyait seulement les médecins à même de parler des maladies…

C’est une erreur de penser que les maladies ne relèvent que du domaine de la médecine. Il est admis que la prise en charge efficace des maladies épidémiques ne peut se faire qu’avec les données sociologiques qui proviennent des sciences sociales comme l’anthropologie, la sociologie et l’histoire de la santé. Donc, les épidémies sont des phénomènes qui ont des répercussions sur l’épanouissement de l’homme. D’ailleurs, il y a un cours intéressant que je fais au niveau III sur les maladies qui montrent le bien-fondé des études historiques des maladies. C’est une branche de l’histoire très à la pointe qui étudie la condition souffrante de l’homme.

Propos recueillis par Prosper Louabalbé

 

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